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  • : Au tour de Clo
  • : Décryptage humoristique (ou non) des choses de la vie, délires poétiques, réflexion et bonne humeur.
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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 19:11

"Vois-tu ma petite nièce (dois-je encore t'appeler ma nièce?), si je t'ai demandé de venir, c'est que j'ai des choses importantes à te révéler.

- Tu as retrouvé les saphirs que le sage indien t'avait offerts ? 

- Non, ce n'est pas ça.

- L'arrière-petite-fille illégitime de Mark Twain te harcèle encore au téléphone pour que tu corriges ses manuscrits ? Oh ! Elle est pénible à la fin !
- Non, ce n'est pas ça non plus.

- Ton boa s'est échappé de son vivarium ?

- Non plus.
- Ah j'ai eu peur ! Tu m'avais dit une fois que Bobby ne m'aimait pas beaucoup, je préfère ne pas le savoir en liberté dans la pièce !

- Bobby n'est pas là.

- Alors il s'est échappé ? "

 

Je bondis presque sur mon siège, enfouissant le menton entre les genoux.

 

"Bobby n'a jamais été là.

- Comment ?

- Bobby, mon boa, mon boa Bobby...

- Ah ! Mon boa Bobby ! C'est marrant !

- Hum. S'il te plaît... " Elle avait dit ce mot d'un ton agacé que je ne lui connaissais pas. "Bobby n'a jamais existé."

 

Je repris une position assise plus convenable et lançai à ma tante un regard d'incompréhension.

 

"Je ne saisis pas là. Ben Bobby, ton boa, tu en parles souvent de ton boa Bobby. Et en fait Bobby... Pas de Bobby ?

- Pas de Bobby.

- C'est pour ça que tu ne me l'as jamais montré.

- En partie. Et aussi parce qu'un boa, ça peut être dangereux.

- Bé ! Un boa qui n'existe pas, ce n'est pas dangereux !

- Si tu l'avais fait exister ça aurait pu le devenir.

- Vraiment, je ne comprends rien à ce que tu racontes. Tu vas bien ? Tu veux que j'appelle ton médecin ? Enfin, s'il est revenu de sa mission humanitaire au Ghana...

- Il n'est pas revenu, il n'est jamais parti.

- Ouh la, si tu commences les énigmes !

- Mon médecin, c'est comme Bobby.

- Il s'est échappé ?

- Non ! Fais un effort ! Ce n'est pas facile pour moi. Mon médecin n'a jamais existé.

- Ah oui ? Et la blessure infectée et purulente que tu avais à la cuisse ? et la bactérie super rare pour laquelle il a su trouver le bon antibiotique ? et tes maladies de peau, elles ont guéri comme ça ? Sans médecin ? Pouf, disparus les furoncles, parti le microbe ? Non, Rosalie, écoute, il faut que je l'appelle, tu ne vas pas bien du tout ! "

 

Je m'approchai du téléphone qui disparut d'un coup. Avais-je rêvé ? Ou était-ce un tour de magie concocté par ma tante ? Je la fixai, incrédule. La voix lasse elle soupira :

 

- Et quoi ?

- Tu as bien vu non ?

- Le téléphone qui disparaît ? Oui j'ai vu.

- Toi, toi tu as rencontré un magicien ! Dis moi tout ! Prénom, âge, a-t-il une cape noire et un chapeau haut de forme ? Il t'a déjà découpée en morceaux ?

- S'il te plaît ! Arrête ! Tu es pénible !

 

J'étais sidérée. Jamais Rosalie ne m'avait parlé de cette façon. Et tandis que son visage rougissait, il me semblait que le décor coquet du salon de tantine devenait transparent, que les meubles s'effaçaient, littéralement gommés de la pièce.

 

- Ouh la, je n'aime pas bien ça moi.

- Si tu me laissais le temps de t'expliquer aussi.

- M'expliquer quoi ?

 

Sa voix se radoucit.

 

- Ma petite chérie, tu sais que tu as toujours eu une belle imagination, que déjà petite, tu parlais de belles histoires pleines de créatures que personne avant toi n'avait jamais inventées, ma petite fille.

- Comme toi tantine ! J'ai de qui tenir !

- Non trésor.

 

Je commençai à trouver ce déballage de petits noms aussi déplaisant qu'inquiétant. Elle reprit :

 

- Tu te souviens, il y a quelques années, je n’ai pas donné signe de vie. Tu n’as pas eu de nouvelles de moi.

- Oui bien sûr je m’en souviens. Enfin, je me souviens surtout de ton retour, tu avais beaucoup changé.

- La période où je n’étais pas là, ça allait bien non ? Tu te sentais bien ? Je ne te manquais pas ?

 

Je baissais la tête un peu honteuse. A vrai dire, non, elle ne m’avait pas vraiment manqué. Comment avais-je bien pu occuper mon temps sans ma tante et ses histoires ?

 

- Ce que je vais te dire, ma chérie, tu le sais déjà. Tu le sais mieux que personne et tu le sais depuis toujours. Ton père et ta mère sont tous les deux enfants uniques. Tu n’as pas toutes les tantes et les oncles dont tu aimes tant parler. Moi-même…

 

J’étais pétrifiée. Non, non, elle ne devait pas le dire, elle n’avait pas le droit c’est moi qui décide, non ! ne le dis pas…

 

- Moi-même je ne suis que le fruit de ton imagination. Tu fais appel à moi lorsque ça ne va pas, que tu n’as pas assez confiance, que tu as besoin de réconfort ou de rêver un peu. C’est toi qui as inventé toute mes aventures, et toutes les tiennes aussi. Regarde chez toi, il n’y a pas de billet d’avion, tes voyages, tu les as vécus dans des livres, les héros que tu as rencontrés sont des vedettes de magazine. Et ton monocycle, c’est un vélo à deux roues.

- Je n’aime pas beaucoup que tu me fasse pleurer, parvins-je à murmurer dans un sanglot

- Tu peux pleurer, personne d’autre n’en saura rien. Moi tu sais, je ne suis qu’une part de toi.

 - Alors pourquoi tu me dis tout ça ? Sur mes voyages et sur mon vélo ? Si tu étais en moi tu ne dirais pas ça, parce que moi je veux y croire, parce que j’ai une tante qui a fait quarante-deux fois le tour du monde, et que le mois prochain je pars en Patagonie !

- Tu m’as voulue presque mythomane, pour te donner l’illusion de ne pas être dupe. Mais tu as commencé toi-même à fabuler . Tu peux inventer la vie d’un autre, mais il ne faut pas te mettre à inventer la tienne. Une vie, ça se vit, ça ne se construit pas sur des fabulations et sur des mensonges. Je te parle comme ça car il y a une part raisonnable en toi.

- Une petite part alors… Et je fais quoi de la grosse partie qui reste ?

 

 Les meubles avaient tous fondu dans l’atmosphère maintenant, et l’image de ma tante commençait aussi à donner des signes de faiblesse.

 

- Continue à inventer si tu veux, mais pas ta propre vie.

 

  Elle disparut complètement et je me retrouvai dans un hangar humide où mes pas jusqu’à la porte résonnaient trop pour mon pauvre crâne endolori. J’enfourchai mon vélo. C’est vrai qu’il avait deux roues. Je rentrai chez moi. Pas de billet d’avion, pas de billet de train. Un simple ticket de bus qui traînait près de mes clés. Je repensais à ce que Rosalie m’avait dit (ou plutôt à ce que je m’étais dit) : on peut inventer d’autres vies, mais pas la sienne. Alors j’ai allumé l’ordinateur, j’ai ouvert une page et j’ai commencé à écrire…

 

«  De mes treize tantes maternelles, Tata Rosalie est celle qui m'a le plus marquée et le plus appris. »

 

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