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  • : Au tour de Clo
  • : Décryptage humoristique (ou non) des choses de la vie, délires poétiques, réflexion et bonne humeur.
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24 mars 2020 2 24 /03 /mars /2020 11:28

Je ne sais pas comment elles s’appellent.

Je les vois pourtant une fois par semaine depuis plus de trois ans. Je devrais savoir.

Elles ont leur prénom épinglé sur la poitrine, sur leur blouse rouge. Une blouse aux couleurs de l’enseigne.   

Je crois qu’il y a Sylvie et Maryline. Je crois, je ne suis pas sûre, je me trompe peut-être. Les autres, je ne sais plus. Pourtant je les ai lus, leurs noms, plusieurs fois. Mais je me souviens toujours mieux des visages que des noms. Quels que soient les gens.

Je me souviens mieux des goûts que des professions, d’une blague que d’un trajet, d’un sourire que d’un discours. En une rencontre je peux retenir que tu n’aimes pas le fenouil ni le chocolat blanc, que tu adores le hard metal, que tu dis « Bien bien » en fronçant les sourcils quand tu veux changer de sujet, mais je ne te garantis pas de me souvenir que tu es ingénieur, et ne me demande pas dans quel domaine, même si tu me l’as répété… C’est comme ça. Pour toi comme pour les autres.

Ce n’est pas par manque d’intérêt, je me souviens de ce qui crée de l’émotion, de ce qui fait que tu es toi. C’est pour cela que je me rappelle mieux les visages. Parce qu’ils sont passionnants les visages, avec leurs doutes et leur réalité en demi-teinte, et leurs joies, et leurs soucis. Les voix aussi, je m’en souviens bien, comment elles disent bonjour, merci, au revoir. Les nasillardes, les aigues, celles au joli timbre, les enrouées, les fatiguées.

Les noms, au final, c’est comme les noms de tout le monde, ce sont des noms… Il faudrait déjà qu’on se connaisse un peu pour que ton nom éveille une lueur ou une inquiétude.

 

Je ne sais pas comment elles s’appellent. Pourtant, elles, connaissent tout de moi, ou presque. Enfin, ce que je consomme… Elles savent ce que j’ingurgite, ce qui m’alimente, ce qui entre en moi. Si on est ce qu’on mange, alors elles en savent beaucoup. Avec un biais tout de même parce que les fruits et les légumes, je ne les prends pas là, je les achète au marché. Parce que c’est bio, meilleur et moins cher. Si, c’est vrai, j’ai comparé les prix. Pour le reste, c’est avec elles.

Quand je les vois dans la rue ou dans un autre magasin, je les reconnais, parce que je reconnais mieux les visages, je te l’ai dit. Alors je leur dis bonjour. Et elles sont surprises parfois, elles voient passer tellement de monde, elles ne peuvent pas se souvenir de tous les clients. Puis elles, elles n’ont que les visages, pas les noms, pour peu qu’elles se souviennent mieux des noms… Peut-être que je devrais épingler mon prénom sur mon manteau ? On ferait ainsi connaissance.

 

Je ne sais pas comment elles s’appellent mais j’ai envie de leur dire merci et de leur acheter des chocolats. Mais je ne connais pas leurs goûts. Faudrait que je leur demande, aux caissières de l’Intermarché de Brézillet, ce qu’elles aiment comme chocolats, parce qu’après trois ans, je devrais quand même le savoir. Puis promis, j’essaierai de retenir leurs prénoms en plus de leurs visages. En la regardant dans les yeux, sans zieuter sur son badge, je dirai avec gratitude : « Merci Maryline. »

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19 décembre 2019 4 19 /12 /décembre /2019 15:17

texte écrit lors d'un atelier d'écriture que j'ai animé à la Maison Louis Guilloux. Consigne : commencer un monologue par "Pas de cadeaux pour Noël !" Temps imparti : 20 minutes

 

Pas de cadeaux pour Noël ! Cette année, c'est décidé, j'arrête ! J'arrête de courir de-ci de-là pour trouver la voiture téléguidée d'Arthur, les chaussons fourrés d'Hector, la salopette hyper fashion à 200€ de Camille, la cuvée 77 de Bourgueil ou le petit Sauternes millésimé de Patrick.

Parce que ma patience, elle est à l'image de mon portefeuille : elle n'est pas inépuisable ! Non mais oh ! Et puis quoi encore ! "Je veux le Playmobil qui revient du Jihad !" qu'il me dit, Jaunisse, en tapant du pied. Je comprends qu'il en veuille à ses parents avec un prénom pareil, mais c'est bon hein ! Ma sœur ferait mieux de lui faire voir un psy, au neveu ! Et elle aussi, elle yoyote complètement : la méthode Assimil italien qu'elle me demande, "mais si tu ne trouves que celle à 5000 c'est bien aussi !"

Non vraiment c'est à s'arracher les cheveux ! Il est hors de question que cette année encore je passe plus de temps dans les centres commerciaux qu'à mes cours de yoga !

Et puis je les connais par cœur. Avant le réveillon : "Dis, dis, on va faire un tour au marché de Noël, dis ? Pour manger une gaufre et boire un vin chaud !?" C'est cela oui... Et qui se retrouve à porter les sacs en papier kraft remplis d'horreurs, toutes hors de prix ? Les petits bijoux, les petits tableaux, les petits porte-clés, les petites lingettes en tissu recyclé écoresponsable avec le savon à la lavande qui vaut vingt balles !! "C'est moche, oui c'est vrai, mais au moins c'est fait main !" qu'elle m'a dit une fois Viviane. Ah ben, si quand c'est fait main, ça excuse tout... La prochaine fois je lui peins un pot de yaourt pour en faire un vide-poches maison. "Mais c'est très très moche !" qu'elle pourrait me dire. "Oui mais c'est très très local !!"

Parce qu'en vérité, ça sert à quoi tous ces gadgets, ces bibelots, ces livres qu'on ne lira pas, ce T-shirt "Vive la vie de retraité !" qu'on aura peur de porter sous peine de se faire lyncher par les natifs d'après 75, ces foies gras, ces truffes, ces pâtes de fruits qui envahissent le placard, complètement incongrus au milieu du riz et des soupes déshydratées ??

À rien ! Ça ne sert à rien ! Juste à nous occuper, à nous inquiéter pour une question futile de couleur de papier cadeau, à bouffer notre temps, ce temps si précieux pendant lequel on aurait pu jouer tous ensemble à un jeu de société, celui offert en 1982 à tata Monique par mémé Louise, et qui a encore toutes ses pièces (le jeu, pas Louise, la pauvre...).

Alors pas de cadeaux pour Noël ! Ah si, il y en a un que j'aimerais bien avoir : la paix !!

 

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11 juin 2019 2 11 /06 /juin /2019 08:19

Atelier d'écriture : vous êtes l'avocat commis d'office pour défendre le Père Noël accusé de maltraitance (temps imparti : 15 minutes). Texte retravaillé chez moi pour allonger la plaidoirie...

 

Plaidoirie de l’avocat commis d’office pour défendre le Père Noël accusé de maltraitance.

Madame la Présidente, Monsieur le Procureur, mesdames et messieurs les jurés, chère assemblée ici présente,

les accusations fallacieuses portées contre mon client sont indignes de ce tribunal. Comment, après des décennies de bons et loyaux services, d’une abnégation sans faille, d’un dévouement sans relâche, comment pouvez-vous accuser mon client, Monsieur le Père Noël, de s’être rendu coupable de maltraitance ? Est-ce lui, le maltraitant, le mauvais bougre ? ou plutôt n’en faites-vous pas le dindon de la farce, le renne-émissaire de cette affaire ? (oui, le renne émissaire, c’est comme un bouc émissaire mais pendant les fêtes de fin d’année).

Accuser de maltraitance un pauvre homme arthritique, à qui la CAF ne verse plus les allocations, pour qui on repousse le nombre d’annuités avant de prétendre à la retraite ! Regardez-le : sa veste râpée dont la couleur rouge ne se maintient que miraculeusement par des reteintes régulières aux taches de mauvais vin, son pantalon trop petit tendu par sa ventripotente éminence, cette ceinture au cuir fatigué, ce bonnet qui sent le cheveu sale et le graillon… Ne voyez-vous pas un homme à bout de souffle ?

Vous l’accusez de maltraitance morale envers les enfants. Il crée, selon vous, des manques de confiance, des pertes de repère, il bouscule la morale et détruit profondément l’âme d’enfant des plus jeunes.

Vous me citez l’exemple de Caroline Royer, 8 ans, excellente élève, sage et gentille, pas un mot en trop, pas une carie, pas un trou dans le jogging pendant les séances de sport. Elle avait demandé une Barbie cuisinière l’an dernier mais n’a trouvé sous le sapin que le four micro-ondes de Barbie cuisinière. La déception a été immense, bien sûr, mais est-ce de la faute de mon client si Caroline Royer est une enfant pauvre ? Oui, j’ose le dire, j’ouvre la boîte de Pandore. On accuse cet homme de maltraitance mais l’entreprise de mon client ne peut fonctionner que dans une relation sereine harmonieuse et apaisée avec ses fournisseurs.

Mon client livre.

Les parents fournissent.

Et dans le cas de la petite Caroline, les parents n’ont pas fourni le jouet tant espéré. La livraison, quant à elle, a été faite dans les délais impartis dans le contrat. Le four micro-ondes de Barbie était bien sous le sapin synthétique de M. et Mme. Royer le 24 décembre au soir. Le professionnalisme de mon client ne peut en aucun cas être mis en cause.

Alors pourquoi ce procès ? À qui la faute ? À qui la faute ?

Aucun de nous dans cette assemblée ne souhaite bien sûr égratigner l’innocence et la beauté de l’enfance. Personne ne souhaite briser les illusions d’une fillette, écorcher sa confiance en l’avenir et dans les belles promesses que peut lui faire le monde (bien qu’entre nous, les désillusions auront tôt fait de s’abattre sur elle, et d’aucuns, assez cyniques, pourraient considérer que le cas d’aujourd’hui n’est qu’une des premières leçons qu’elle recevra dans sa morne et triste vie d’employée méritante n’ayant financièrement pas pu faire d’études).

Pour ma part, je considère que les exigences de la petite mademoiselle Royer étaient somme toute assez modestes. Un effort aurait pu être consenti par ses géniteurs. C’est d’ailleurs avec une véritable affliction que mon client, qui s’est engagé toute sa vie durant à faire briller les yeux des enfants, a pris connaissance de cette attitude indigne de M. et Mme. Royer (qui a tout de même reçu ce Noël-là un sèche-cheveux neuf, 4 fonctions, 3 températures). Je vous en laisse juges.

Quittons le cas de la misérable famille Royer. À chaque échelon la question se pose, les reproches s’accumulent. Mon client est enseveli par les plaintes, une véritable avalanche, si je puis me permettre cette image neigeuse fort à propos dans le cas qui nous occupe. La poupée Barbie de la petite Caroline est la trottinette électrique du petit Anatole, ou le séjour en Australie de la petite Eve-Constance qui n’ont pas non plus reçu ce qu’ils avaient demandé. Et le moteur de tout ceci, de ces plaintes, ne porte qu’un nom : la déception ! Ah la déception ! Celle qui jalonne chaque jour la plus petite des existences, et ceci, même en-dehors des périodes de fêtes… Le Père-Noël, dans cette affaire, n’est qu’un petit maillon de la chaîne dans ce grand processus et c’est à lui qu’incombe toutes les responsabilités ?

Et les publicitaires ? Et le marketing ? Et les autres enfants dans la cour de récré qui comparent la marque de leurs jeans et se moquent ouvertement de ceux qui n’entrent pas dans les codes ? Et les parents qui jouent à qui aura le plus à montrer à ses collègues ? Et les écrans qui relaient cela à tout va ? Et c’est mon client que l’on met en cause ?!? Pauvre petit homme chétif sous sa barbe et son ventre imposant. Pourquoi  ce ventre ? Mais parce qu’il est sous tension et sur le point d’exploser !!

Oui il explose !! Il explose de tout ce déferlement orgiaque, de toutes ces exigences du monde moderne, de tout ce déballage d’emballages, de cette décadence de cadeaux, de cette indigestion monumentale !!!!

Le procès de cet homme dépasse largement le procès d’un homme. C’est le procès d’un système dont mon client est victime, au même titre que ceux qui l’accusent. Il est malheureux de ne pouvoir exercer son métier dans des conditions convenables. Cet homme est démoli par les responsabilités qu’on lui impute. Je demande donc la relaxe et la trêve des confiseurs.

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21 août 2018 2 21 /08 /août /2018 09:03

Je l'ai constaté dernièrement : comme de plus en plus de monde, je deviens allergique au laid. On n'en parlait pas il y a encore quelques années. Comme si c'était un peu tabou. Le tabou "laid".

 

Je digérais très bien le laid avant. Tous les jours j'avais ma dose de laid, dès le matin. Quand on est habitué au laid, on ne pense même plus que c'est du laid. On ingère, on avale, et c'est ainsi que vont les choses.

Et puis un beau jour (c'était vraiment un beau jour), il n'y avait plus de laid au réveil. Tout me semblait beau, même les choses les plus insignifiantes : le bottin, le bovidé, le bocage, le bohème, même le bolet. Et la preuve que le beau change tout : il vaut mieux un bovidé qu'un vidé.

 

Tout se transforme quand on le fait beau. Alors maintenant en présence de laid, j'ose le dire : "Excusez-moi mais je suis allergique au laid.

- Ah pardon, et qu'y peut-on ?

- Pourriez-vous remplacer le laid par du beau si vous en avez ?

- Je vais voir ce qu'il est possible de faire."

 

Les gens sont compréhensifs, ils ont pour la plupart dans leur entourage quelqu'un qui est aussi allergique au laid. Par ailleurs certains me disent :"J'ai testé une semaine sans laid, je ne sais pas si c'est ça ou le beau temps qu'il y a eu ces derniers jours, mais en tout cas je me sentais mieux." Je leur réponds :" Ah ! si le temps était beau en plus !"

 

Comme le laid entre dans plein de choses, c'est difficile de renoncer à tout. Mais j'essaie de mettre du beau à la place. Et j'ai quand même beaucoup moins mal au vide depuis que je sais que je suis allergique au laid...

 

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3 août 2018 5 03 /08 /août /2018 08:34

Ce que nous aurions pu être !

Grands, braves, courageux !

Embrassant tous les combats, luttant dans chaque escadron, fiers de nos convictions, forts dans notre engagement, avançant sans peur, marchant tête haute ou rampant ventre à terre mais toujours déterminés !

Ne laissant au sommeil que la fonction de régénérer nos forces, le rêve étant, lui, devenu réalisable ! Le rêve partout ! Habitant nos imaginaires, se fondant dans nos matins lumineux et nos nuits enfiévrées !

 

Ce que nous aurions pu être !

Justiciers formidables au bras puissant et intègre !

Bardes portés par des inspirations divines !

Nos fulgurances poétiques auraient chanté la grandeur humaine, dépassant toutes les qualités supérieures, touchant à l'excellence, frôlant la perfection.

Seule notre mortalité aurait limité notre œuvre. Et même ! L'ampleur de notre génie aurait dépassé la frontière de la mort physique. Et notre gloire infinie aurait été célébrée par les chœurs flamboyants des futures générations !

 

Ce que nous aurions pu être...

Si la chance avait été à nos côtés,

Si le destin s'était rangé à nos ambitions,

Si nous avions pu y croire suffisamment,

Si d’autres avaient cru en nous,

Si nous avions ignoré ce qui tuait dans l’œuf nos espoirs encore timides,

Si nous n'avions pas renoncé à maintenir vivante la flamme tremblante de la volonté,

Si nous avions eu le courage, l'audace, la ténacité...

 

Mais en y regardant bien,

Sans se voiler la face, sans se trouver de fausses excuses,

Nous n'avons jamais réussi à nous rêver grands, braves et courageux.

Notre justice s'est pliée à celle d'autres plus forts.

Nous avons baissé la tête, acquiescé, contre notre gré, mais acquiescé tout de même, quand il aurait fallu se lever, s'opposer, prendre la parole.

Nous n'avons cultivé aucun talent, inventé aucune nouvelle théorie, ni regardé au-delà de notre propre existence.

Nous avons même parfois dénigré l'autre pour asseoir une légitimité dont nous n’étions convaincus qu’à moitié.

Nous nous sommes endormis, d’un sommeil inutile, vaste prolongement de notre paresse aux rêves étriqués, et nos voix à peine audibles se sont éteintes dans un silence soumis.

 

Nous voulions être exemplaires et nous sommes devenus lâches.

 

Nous avons choisi des vies formatées et bien rangées, dans les clous, des vies bien carrées, coincées dans des boîtes (c’est rassurant les boîtes) et qui finiront dans des boîtes fermées par des clous.

Nous avons vécu en étant déjà morts, et fait de l’universalité tant désirée l'uniformité dont nous ne voulions pas.

 

Au moins avons-nous la décence d'être lucides... Au moins reconnaissons-nous notre médiocrité. Il nous reste au moins cette lucidité.

 

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17 décembre 2017 7 17 /12 /décembre /2017 21:43

Lors du dernier atelier d'écriture que j'ai animé, j'ai proposé un choix de photos à partir desquelles il fallait créer un texte. Je me suis également soumise à l'exercice à partir de l'image jointe. Temps imparti : 15 minutes.

 

Elle a ouvert la fenêtre. Il faisait bien trop chaud dans la chambre lambrissée. Il lui fallait de l'air, sentir le vent s'engouffrer entre les rideaux, apporter un peu de fraîcheur et de sérénité.

 

Oui, bien trop chaud. Bien trop sombre aussi. Elle avait soif de lumière et voulait que les yeux lui piquent, transpercés par les rayons d'un soleil qu'elle n'avait pas cherché pendant trop de temps.

 

Comment avait-elle pu rester ainsi enfermée des jours entiers, allongée sur ce lit aux draps fatigués ? A ne rien dire, à ne rien faire, à ne rien vouloir ? A compter parfois les lattes du parquet, les fissures du plafond, les franges de la lampe de chevet le plus souvent éteinte, les grains de poussière dormant sur les meubles inquiets ?

 

Elle se remémorait seulement une grande lassitude, dont elle avait oublié la cause. L'envie de s'effacer du monde, d'hiberner, de ne donner de signe de vie qu'à elle-même (et quelle vie ? une simple respiration la faisant alterner de l'état d'éveil au sommeil tranquille de celle qui ne désire rien).

 

Mais aujourd'hui elle a ouvert la fenêtre. Les gonds ont un peu résisté. Elle a écarté les volets, les plaquant consciencieusement contre les murs baignés de lumière. Le vent a décoiffé une de ses mèches. Le rideau a bougé tout doucement. Et tout était comme un lent réveil à la fin de l'hiver.

 

 

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14 novembre 2017 2 14 /11 /novembre /2017 15:36

Un visage flou, un prénom et un parfum : ce qu'il reste dix ans après une histoire sans intérêt. Quelques rendez-vous d'après-midi volés à la solitude, quelques agitations des corps sans frémissement du cœur. Déchéance lucide laissant un léger goût de honte. Habitude stupide.

Une tasse de café sans soucoupe sur l'évier de la cuisine. Le bourdonnement de la chaîne-hifi après la fin du disque. L'indication de la salle de bains, quelques mots échangés assez vagues. Le baiser d'au revoir sans rien d'amical.

Quatre ou cinq rencontres. Puis rien. Un rien succédant au rien.

Mais un parfum...

Une vague lui remonte le long du dos quand elle retrouve ce parfum au hasard, quand elle le recroise dans le sillon d'un passant. Une onde de chaleur, une réminiscence de plaisir l'asphyxient le temps d'une respiration. Le nom et le visage lui sont indifférents mais ce parfum...

Café, chaîne-hifi, salle de bains... Histoire répétée avec d'autres hommes avec d'autres prénoms dont elle peine à se souvenir. La mémoire joue des jeux bizarres.

Drôle d'époque où elle ne trompait personne, où elle se trompait elle-même. Les choses se passaient toujours de la même façon. Elle attendait le moment où le regard allait persister dans le sien, la main se poser sur la sienne, les lèvres glisser de sa joue à ses lèvres pour jouer la comédie du désir.

Quelques secondes seulement valaient la peine : ce moment court où le cœur se serre, où le ventre se noue. Le moment du doute. Entrera-t-il dans le jeu ?

Puis le scénario classique, sans intérêt.

Le lit une place sous les photos de voyages. Une seule place pour le dissuader de rester dormir (de tout façon, aucun n'avait voulu rester).

Tout cela n'était qu'un "trompe-l'ennui", un "trompe-la-solitude". Elle paraissait sans doute plus naïve qu'elle ne l'était en réalité, pourtant elle connaissait déjà la suite, l'issue, le rien qui vient après.

Mais elle voulait qu'on l'aime, elle voulait être touchée, être caressée. Alors elle donnait ça, qui n'était pas grand chose. Ce corps sans intérêt, cette peau sans éclat qui ne tremblait même plus tant elle savait la fin. Souvent malgré tout elle se laissait aller à croire que, peut-être, quelque chose naîtrait de ce rien. La seule chose qui est restée est le vertige de cette odeur, de ce cou, cette nuque dont elle ignore même aujourd'hui les contours.

Elle a senti tant de honte d'avoir lutté avec les seules armes qu'elle avait. Mais il faut bien combattre, pour ne plus être seule. Juste le temps d'une étreinte, se bercer d'illusions.

Avoir 20 ans et n'être l'univers de personne.

Avoir 20 ans et ne pas vouloir attendre.

Apprendre que le vide sera toujours au bout.

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5 mai 2017 5 05 /05 /mai /2017 10:56

Je n’ai pas de réponse, mais beaucoup de questions.

Les mêmes que tu te poses… As-tu une solution,

Un remède, un espoir qu’on puisse partager ?

Un but ou un élan qui nous fasse avancer ?

 

 

Parce que… parce que si demain elle passe,

Que mes concitoyens me renvoient dans la face

Qu’ils ont choisi la haine, le repli et la peur,

Qu’ils ne voient que la nuit pour punir les erreurs

(Et une nuit profonde, sans rien pour nous guider),

Si demain elle passe, pourrai-je continuer ?

 

 

Pourrai-je encore sourire au passant qui me croise

Et ne pas m’alarmer de celui qui me toise ?

Aurai-je encore l’envie d’aller dans les écoles,

Vanter le poids des mots, le sens de la parole ?

Aurai-je le courage d’être en humanité,

Sans dégoût ni mépris, sans désir de juger ?
Aurai-je le panache de mes beaux idéaux,

De ma "philanthropie", où nous sommes si égaux ?

 

 

Tu me diras peut-être que nous devrons nous battre,

Qu’il faut lever la tête sans se laisser abattre.
Mais voyons… Tout de même… Si une majorité

Oublie tout de l'Histoire et veut l'obscurité...

 

 

J'aurai sans aucun doute un cri pour notre sort,

Mais plus assez de force, plus assez de ressort

Pour tenter d'allumer l'étincelle fragile :

Tout me semblera vain, usant et inutile.

Mon cœur sera amer et ma bouche fermée :

Je n’aimerai plus l’Homme, et ils auront gagné.

 

 

Alors si toi tu crois toujours que c'est possible,

Eclaire mon chemin, pour qu’il reste accessible,

Et que, pour tous ceux qui, à l'humaine fratrie

Préfèrent se fermer au nom de la patrie,

J'aie encore dans mes tripes l'envie de les comprendre,

De saisir leur colère, pouvoir encore l'entendre.

 

Car quelle que soit la peur, le frisson est le même,

Chez celui qui maudit et chez celui qui aime.

 

 

Mais si jamais demain, si demain elle passe,

Reste tout près de moi, garde-moi une place

Car je ne saurai plus vraiment où est la mienne.

Sois près de moi, ami, avant que la nuit vienne.

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2 février 2017 4 02 /02 /février /2017 15:13

Je suis là les bras ballants, à ne pas savoir quoi faire de mon corps, ballottée d'un moment à un autre ; à ne pas savoir quoi faire de ma tête ; à imaginer passer les idées sans m’arrêter sur une seule. Je suis vide, pleine de courants d'air dans mon crâne creusé, asséché, sans but, sans action. Complètement éteinte, mais en mouvement pourtant. Animée de gestes ayant perdu le sens, je m’agite sans pouvoir fixer ma pensée sur une réflexion particulière.

 

Je zappe d’une image à une autre, j’écoute sans vraiment entendre, sans saisir le sens, sans attraper le fil qu’il faut suivre. Je ne sais plus me concentrer. Je suis dispersée, évaporée dans l’air, éparpillée, éparpillée, les molécules écartelées, séparées les unes des autres, arrachées, je ne suis plus vraiment moi, une unité, et je ne sais plus exactement si je suis ici ou là-bas car je suis ici et là-bas.

 

Alors je continue frénétiquement à taper sur le clavier, à ouvrir des onglets, à tendre l’oreille à l’enceinte droite pendant que grésille l’enceinte gauche. Je désynchronise mes mouvements, mes mots. Mes mots se détachent les uns des autres, ne forment plus corps, ne font plus phrase, se délitent en sémantique inutile car sans idée, sans signification. Il y a trop, trop d’informations, trop de choses à gérer, à digérer, trop de gens à contacter, de messages auxquels il faudrait répondre, et mes bras, mes mains, mes bras, sont impuissants à gérer la situation et mon cerveau non plus ne suit plus. Je ne sais, je ne peux plus. Les mots n’ont plus vraiment de sens, ce ne sont que des syllabes ânonnées et je ne fais plus le lien. D’ailleurs les syllabes ne ressemblent plus à des syllabes mais juste à des lettres posées les unes à côté des autres sur le clavier Azerty. Azerty, A-Z-E-R-T-Y : la seule chose que j’imagine bien, que je vois, ce sont les lettres en caractères majuscules sur les petites touches de mon clavier, et les images sur l’écran d’ordinateur, les photos, les dessins, les logos, les vidéos. Ça bouge, ça bouge plus vite sur l'écran que dans ma tête; je n'arrive plus au final à faire le lien, à attraper le fil, le fil du sens. Je suis happée, attrapée par l'écran, étripée, éviscérée, serrée dans l'étau.

 

Et là sous mes doigts des carrés noirs avec des signes dessus, des signes, c'est quoi c'est quoi ces signes ? j'ai su ce que c'était, c'est quoi ? pourquoi mes doigts se promènent, s'agitent, gesticulent, indépendamment de moi, mus par leur volonté propre ?

 

A qui sont ces doigts ? ces mains ? mygales agrippées sur une toile invisible ? Elles me semblent familières mais étrangères pourtant. Ma tête part en arrière, mes idées s'avalent, se replient les unes dans les autres, s'invaginent comme les anses d'un intestin qui me dissout dans l'acidité de ses sucs.

 

Chose... Je ne suis plus qu'une chose. Les yeux rivés, crevés, éclatés dans un abîme profond que je ne peux sonder.

 

Il faudrait débrancher la machine, que mes mains se posent, que mes yeux se ferment, que les lettres se reforment peu à peu dans mon esprit agité et se combinent à nouveau en mots et en phrases, en idées. Ne plus m'éparpiller en molécules dissociées. Retrouver un sens. Redevenir unité dans le temps et l'espace. Débrancher la machine.

 

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21 novembre 2016 1 21 /11 /novembre /2016 23:32

Trou dans la manche du pull.
Brins de laine fatigués.

Pantalon de survêt délavé.

Semelle décollée d’une chaussure qui fait les cent pas trop souvent.

Cheveux ternes, traits tirés, lèvres sans fard, paupières sans sommeil que la lumière du supermarché avale dans sa grande bouche toujours affamée et jamais satisfaite.

 

Dans les rayons elle trimbale son cabas vers les zones premier prix. De jambon polyphosphaté en tomates et pommes plastifiées, elle se penche, choisit, calcule, prise d’un doute sur le nombre de pièces de monnaie qu’elle a piochées dans la boîte aujourd’hui. Des paquets de pâtes et de purée en flocons format familial s’entrechoquent près des boîtes de conserve. Elle prend des œufs de poules en cage, ça fait bien un euro de moins la douzaine, et comme faut racheter de la lessive, ben c’est déjà ça de gagné.

 

Il y a ses besoins _ faut rester présentable _ et puis ses envies, qu’elle a mises de côté. Elle aimerait bien avoir un soutien-gorge neuf avec un peu de dentelle, parce que c’est joli la dentelle, et qu’elle aime bien ce qui est joli en fait, mais là y a pas assez… Alors un autre jour, le mois prochain peut-être… Puis faudrait qu’elle achète un pull d’abord à cause de ce trou dans sa manche qu’elle essaie de cacher.

 

Collé à sa jambe, son bonhomme s’accroche à sa poche. Il veut des bonbons. Ceux qu’on voit à la télé. Pas la marque du magasin, mais celle avec le personnage à la tronche de Playmobil. Playmobil qu’il a demandé dans sa lettre au Père Noël parce que Noël c’est bientôt et que les copains à l’école ils disent que si à 6 ans, t’as pas des Playmobil, ben t’as raté ton enfance. Et il sent qu’il faut pas, ça, rater son enfance. Pourtant il sait, lui, que ça ne tient pas à une histoire de figurines en plastique, c’est plus un truc qu’il devine dans les yeux de sa mère. Que c’est elle qui a peur qu’il la rate, son enfance, parce que l’histoire ne s’écrit pas comme elle l’avait prévu.

 

C’est mercredi. Je fais mes courses : quinoa, lentilles corail et jus de pruneaux au rayon bio et diététique. Pour les légumes, je prendrai ça au marché : pas de pesticides, que des produits de saison, puis j’ai mes habitudes et ça me fera une promenade.

 

Je les croise à la caisse, elle et son môme. Ils sont juste devant moi. Après le paquet coloré de bonbons gélifiés qu’elle glisse sur le tapis roulant, elle pose la barre « Client suivant ». Et je vois le trou dans la manche de son gros pull en laine beige.

Et je fixe le trou et je reste figée. Précipitamment elle roule le bord de sa manche pour dissimuler les mailles défaites, décousues, abîmées.

Pour dissimuler une vie de défaites, décousue, abîmée.

 

Je crois qu’elle a honte. Peut-être pour elle, il y a dans ce trou toutes les fois où la chance a tourné, les revers du destin, les erreurs sur la route.
Pourtant un trou, c’est juste un accroc qu’on n’a pas pu réparer.

 

Rapidement, elle passe, elle paie, elle part.

J’espère que le gamin sait comme sa mère est digne et courageuse. Moi je le sais, parce que j’ai vu un trou dans la manche d’un vieux pull.

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