Décryptage humoristique (ou non) des choses de la vie, délires poétiques, réflexion et bonne humeur.
De mes treize tantes maternelles, Tata Rosalie est celle qui m'a le plus marquée et le plus appris. Il faut dire que Tata Rosalie, huitième de la fratrie (et on sait bien qu'être huitième d'une fratrie de treize, ce n'est pas une place facile à tenir et elle n'en a eu que plus de mérite), a toujours eu un sacré bagou et un caractère bien trempé. De ma vie je n'ai connu personne ayant vécu autant d'aventures ou d'événements extraordinaires. Enfant, ce que j'aimais vraiment chez Tata Rosalie, c'est que, loin de garder pour elle toutes ses histoires, elle me les racontait sans cesse, les yeux brillants, avec force gestes et postures dramatiques. Et moi, curieuse et émerveillée comme savent l'être les gamins à huit ans, je buvais ses paroles et mon chocolat chaud tandis que quelques lampées de Scotch ponctuaient de temps en temps son récit.
Elle commençait parfois ses phrases par "à ton âge", et ces quelques mots éveillaient en moi un sentiment mêlé d'envie et de fascination. A mon âge, elle avait plongé avec les dauphins dans des mers bleu turquoise et était restée si longtemps sous l'eau qu'elle avait imaginé se transformer en sirène. A mon âge, elle avait écrit cinquante contes pour ses cinq frères et soeurs plus jeunes, mais elle en avait jeté les manuscrits depuis, trouvant le style insuffisamment travaillé. A mon âge, elle avait chanté devant la Reine d'Angleterre, qui n'avait pu retenir une larme, tant sa voix était cristalline et émouvante. A mon âge, elle aidait mes grands-parents financièrement, grâce à la vente de petits chaussons en laine qu'elle tricotait le soir à la bougie. Il n'y a pas à dire, Tata Rosalie était une enfant précoce.
Plus tard, lorsque dans mes révoltes adolescentes je n'écoutais plus aucun adulte et trouvais nul tout ce qui m'entourait, Rosalie (je ne l'appelais plus Tata, ça craignait trop) était la seule de la famille que je tolérais plus d'un quart d'heure à mes côtés. Sa vie me faisait toujours rêver : ses voyages fabuleux, sa collection de reptiles, ses longues discussions avec le Dalaï lama. Elle ne prenait jamais de photographies, je trouvais ça un peu dommage, mais "ça dénaturait le souvenir" aimait-elle à me répéter. Sa période hollywoodienne surtout me captivait. Lorsqu'elle rompit avec Pierce Brosnan, elle m'écrivit une longue lettre pour m'en dire les raisons et m'expliquer qu'au vu de la situation (fin d'histoire difficile où il avait beaucoup souffert), elle ne pouvait plus m'obtenir d'autographe. Mais elle m'avait envoyé dans un colis un mini gel douche d'hôtel que l'acteur avait partiellement utilisé.
Pendant une année entière, je n'eus pas de nouvelles de ma tante. Personne n'en parlait à la maison et je n'osais pas poser de questions. Lorsque je la revis, elle avait beaucoup changé physiquement et parlait à voix très basse. C'était comme ça qu'ils faisaient aux services secrets apparemment. Pendant son absence, elle avait appris trente-sept langues, essentiellement des dialectes de tribus africaines. J'aurais aimé qu'elle m'en enseigne quelques rudiments. "Cela ne sert à rien d'apprendre cela ma petite, il faudrait que tu voyages comme moi pour pouvoir mettre en pratique ces connaissances."
Alors je décidai de prendre le taureau par les cornes, la poudre d'escampette et ma vie en main. "Il faut que moi aussi je vive des aventures hors du commun, que j'engrange autant de connaissances que mon modèle, que je devienne une exploratrice des temps modernes ! "
Je m'inscrivis donc à la faculté, pour apprendre six ou sept langues étrangères, puis je partis en voyage les mettre en application. Je rencontrai des Indiens d'Amazonie, des touaregs, des derviches tourneurs, des maharadjahs, des lords écossais. Je me mis au tricot, à la couture et à la pelote basque. Après maints essais, lors de mes voyages en Californie, je réussis à rencontrer Pierce Brosnan. Je lui dis que Rosalie était désolée et qu'elle le respectait malgré tout ce qui s'était passé, mais le pauvre avait dû tellement souffrir qu'il déclara ne l'avoir jamais rencontrée. J'envoyais à ma tante des lettres, avec des timbres merveilleux de toutes les couleurs. Ses lettres à elle étaient toujours timbrées d'un profil de Marianne, car prise par toutes ses aventures, "elle ne pensait à poster son courrier qu'une fois arrivée en France".
D'ailleurs elle ne voyageait plus beaucoup, elle ne sortait presque plus, elle se faisait discrète. Un rapport avec les renseignements généraux peut-être... Un jour elle m'appela et me demanda de venir la voir urgemment. Je quittai donc mon cours de capoeira, enfourchai mon monocycle et la rejoignis aussi vite que possible.
La porte était entrouverte. Dans le salon, le fauteuil où je trouvai ma pauvre tantine semblait l'engloutir, tant elle se tenait ratatinée. D'un geste fatigué elle me fit asseoir en face d'elle.
(la suite au prochain épisode...)