Décryptage humoristique (ou non) des choses de la vie, délires poétiques, réflexion et bonne humeur.
Ce n’est pas qu’il soit très important que je retrouve ma carte de fidélité du supermarché du coin. Non, bien sûr, je peux m’en passer de ma carte. Elle ne donne pas tellement de réductions vous savez, et puis il faut prendre toujours les produits signalés, par lots de trois ou quatre, et parfois des choses dont on n’a pas besoin. Pour avoir plein de points l’autre fois j’ai pris une tondeuse. Je n’ai pas de jardin...
Au fond vous voyez, ce n’est pas grave, c’est même peut-être une opportunité de changer de magasin, si je n’ai plus ma carte… Mais dans l’autre magasin, ils me proposeront là encore une autre carte, on me la tendra en me listant une multitude d’avantages et je me connais, je céderai… Alors je ne veux pas forcément aller dans un autre magasin, je ne veux pas forcément avoir une nouvelle carte, alors je viens vous demander si vous ne l’avez pas retrouvée.
Parce que j’ai des courses à faire voyez-vous et si je n’ai pas ma carte, ma carte de membre, je ne peux pas y aller. Je ne veux pas forcément faire partie d’un autre groupe, je me suis habituée au logo. Puis je connais bien les rayons, je dis bonjour au traiteur, et les dames qui rangent les boîtes de conserve dans les rayons, elles me reconnaissent. J’ai mes habitudes. Je crois même qu’ils doivent s’inquiéter s’ils ne me voient pas y aller.
Je ne sais pas comment je l'ai perdue, elle était dans mon portefeuille, derrière ma carte vitale, à côté des timbres poste. Et mon portefeuille ne sort jamais de mon sac. J'ai toujours le même sac à main vous savez. J'aurais pu changer de temps en temps de sac, mais c'est fastidieux de devoir transvaser les affaires d'un sac à l'autre alors je garde toujours le même. Un marron en vieux cuir. Enfin, un vieux marron en cuir. Parfois quand je veux porter mon manteau noir (j'ai d'autres manteaux mais parfois je veux porter mon manteau noir), je trouve que ce n'est pas du meilleur goût avec mon sac à main. J'ai deux possibilités dans ces cas-là. Soit je sors sans mon sac avec mon manteau et je ne peux ni faire de courses, ni conduire ma voiture, puisque mes papiers sont dans mon sac, forcément, ni appeler avec mon portable. Je ne mets alors mon manteau noir que pour des petites distances. Comme ma clé ne quitte jamais mon sac, qui reste à la maison, je laisse ma porte fermée sans verrou. C'est pour cela que je ne m'éloigne pas trop. Soit, deuxième solution, je prends sur moi, enfile mon manteau et mon sac en bandoulière, et je sors en sachant que ma tenue est mal assortie. Je croise alors les doigts pour ne rencontrer personne dans ces moments-là. C'est pour cela que je pars me perdre de longues heures en forêt quand je porte mon manteau noir et mon vieux sac marron en cuir.
C'est peut-être là-bas que j'ai égaré ma carte. En forêt. J'ai peut-être cru un instant que j'allais croiser quelqu'un, alors j'ai précipitamment mis mon sac derrière un arbre, pour qu'on ne me trouve pas mal fagotée. Peut-être n'était-il pas fermé, le sac ? Peut-être le portefeuille était-il lui-même ouvert ? Peut-être ma carte a-t-elle glissé, à peine retenue par la pression de ma carte vitale et des timbres qui eux sont restés bien évidemment collés ?
Si je ne l'ai pas perdue en forêt, elle doit être chez moi. Il faut que je regarde à nouveau partout, sous le lit, sous les chaises, sur les chaises, sur la table, sous le tapis, sous la douche, dans le lavabo, dans le four, sous le frigo. C'est contrariant une carte quand même. Mais elle doit être chez moi. Puis c'est plus facile à fouiller que la forêt. En tout cas je ne l'ai pas perdue chez quelqu'un, je connais très peu de monde, je ne vais jamais chez personne, personne ne vient jamais chez moi, je suis seule, j'avais une carte, je l'ai perdue.
Si je demande à la refaire, dans le même magasin, ils vont trouver ça bizarre, ou dire que je ne suis pas soigneuse. Ils fronceront les sourcils en me tendant la nouvelle. Le traiteur ne me dira peut-être plus bonjour s'il apprend que j'ai perdu la première carte... Mais il faut bien que je fasse des courses à la fin ! Je ne peux pas continuer à aller en forêt et me nourrir comme les bêtes de racines et de baies. C'est une question de survie.
Ma carte c'était un peu comme ma clé. J'entrais chez moi, dans le magasin, j'étais bienvenue. D'ailleurs c'était écrit sur le tapis de l'entrée, juste derrière les grandes portes vitrées automatiques. J'y allais tous les jours. Pas pour des grosses courses, non, une boîte de pâté, du café, une livre de nectarines, du savon de Marseille, des langues de chat, de la langue de boeuf (sauce Madère, j'aime bien la sauce Madère). Je n'ose pas leur dire que j'ai perdu ma carte. C'est un peu comme trahir sa famille non ? Puis moi je n'ai pas de famille, alors c'est pire.
Alors si vous retrouvez ma carte, vous serez gentil, ramenez-la moi s'il vous plaît, ça me rendra un rude service. Et puis si vous voulez, vous resterez un peu, on prendra un café avec des langues de chat.
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